LES ÉDITIONS DU 106


À l’occasion du JEUDI 106 du 2 juillet, les élèves du lycée Marcel-Cachin, à Saint-Ouen-sur-Seine, sont venus avec leurs professeurs Pierre Jubault (du 106) et Thierry Louis parler de leur avenir, de leur quartier, de leur école, du travail, des réseaux sociaux, du climat ou encore de l'immigration. Leurs témoignages dessinent le portrait d'une génération bien différente des caricatures qui lui sont souvent associées.

La première surprise est leur confiance dans le travail. Terminant leur bac pro en maintenance énergétique, tous ou presque ont déjà trouvé leur entreprise d’alternance, grâce à l’engagement sans faille de leurs professeurs. Dalkia, filiale du groupe EDF, recrutera plusieurs d'entre eux dans son CFA dès la rentrée. Ils iront en internat à Lille deux semaines par mois.

« Certes, on vient de banlieue mais on peut travailler dans de grandes entreprises », résume Erwan, qui sera lui aussi embauché en alternance.

Pour ces jeunes, le lycée professionnel est bien plus qu'une filière : c'est une véritable rampe de lancement. Ils parlent de mobilité sociale, de métier utile, d'autonomie retrouvée. Mathys résume simplement cette sécurité retrouvée : « Au moins, on ne se retrouvera pas à la rue à dealer. »

Mais derrière ces réussites se cache une contradiction que tous dénoncent.

Christian, arrivé du Congo après un parcours marqué par les difficultés administratives, a trouvé son entreprise. Pourtant, son avenir reste suspendu à l'obtention de son titre de séjour.

« Je m'intègre, j’ai mon alternance pour l’année prochaine, mais on me ferme toutes les portes pour mes papiers. »

Son histoire n'est pas isolée. Les enseignants évoquent plusieurs élèves brillants, recrutés par des entreprises, parfois contraints d'abandonner leur emploi faute d'autorisation de travail, alors que les entreprises les demandent.

Notre paradoxe républicain est bien là : nous finançons collectivement, avec nos impôts, plusieurs années de formation de ces jeunes dans des métiers en tension, les entreprises ont besoin de ces compétences, mais les blocages administratifs empêchent parfois leur insertion. « On finance nos études et ensuite on nous renvoie », résume un élève.

Au fil des échanges apparaît une autre réalité : pour beaucoup, le lycée n'est pas seulement un lieu d'enseignement. C'est un lieu de protection. Les élèves racontent les logements exigus, les difficultés financières, les familles fragiles, les tentations de l'économie parallèle. L'un d'eux confie : « Être payé pendant mon stage, même 300 euros, ça m'a aidé à ne pas tomber dans la rue. »

Le lycée est alors perçu comme un refuge autant qu'un ascenseur social. Tous rendent un hommage appuyé à leurs enseignants. « Merci aux profs », lance simplement Christian.

Les élèves ne parlent pas uniquement des cours. Ils évoquent ceux qui les accompagnent vers leur premier entretien d'embauche, organisent des voyages Erasmus, les poussent à croire en eux, leur ouvrent des horizons. Mathys raconte son séjour en Espagne puis en Californie : « Je n'aimais pas l'anglais. Maintenant, ça va beaucoup mieux. Ça m'a donné envie. Maintenant mon rêve c’est de devenir footballeur américain aux US, et je travaille pour. »

Le professeur Thierry Louis décrit ainsi sa mission : « Notre métier n'est plus seulement de transmettre des savoirs. Il est d'éveiller la curiosité. Vous sortez moins bêtes que lorsque vous êtes entrés. » Former des citoyens apparaît presque aussi important que former des techniciens.

Les élèves eux-mêmes revendiquent cette ambition. Ils ont compris comment dépasser les polarisations, contrairement aux spectacles des politiciens qui présentent toujours un monde en noir et blanc : « Apprendre à raisonner, ce n'est pas répondre oui ou non. C'est savoir argumenter et contre-argumenter, comprendre les différents arguments, apporter de la nuance. C'est le contraire de ce qu'on voit parfois sur les plateaux télé… » Ils prennent spontanément l'exemple des réseaux sociaux. « Il faut connaître leurs dangers, mais aussi ce qu'ils permettent de faire.»

Loin de demander une école plus facile, ils réclament une école plus vivante. Ils imaginent davantage de projets, de débats, de simulations de procès, de rencontres avec des associations, de sport, de groupes de parole. « Quand on sort de la routine, il n'y a plus de violence ni d'absentéisme. » Le constat revient à plusieurs reprises : ce qui motive les élèves n'est pas seulement la perspective d'un diplôme, mais le sentiment que l'école parle de leur vie.

Cette génération porte aussi les marques du Covid. Ils étaient en classe de cinquième pendant le confinement. « On voyait les ambulances arriver et des gens ne pas revenir. » Ils décrivent une période qui les a durablement transformés.

« On s'est construit une identité numérique. Aujourd'hui, on ne peut plus se passer de notre téléphone. C'est presque une drogue. » Les réseaux et téléphones occupent souvent plus de 12h de leur quotidien. Ils en reconnaissent l’addiction. Pour autant, ils ne se résignent pas.