LES ÉDITIONS DU 106


Quelle est la philosophie de votre guide ?

Notre guide part d’un constat simple : l’IA est déjà là dans nos salles de classes. Plutôt que de la subir ou de l’ignorer, nous avons choisi de l’apprivoiser pour en faire un outil au service de l’apprentissage et de la réflexion.

L’enjeu n’est pas seulement technologique : il est culturel et citoyen. Nous voulons former des élèves capables de comprendre les mécanismes de l’IA, d’en identifier les biais, et de l’utiliser pour créer, analyser et débattre. L'idée de ce guide est de montrer vraiment que l’IA propose, l’enseignant dispose: les réponses de l’IA sont des pistes, pas des vérités. L’esprit critique est le fil d'Ariane du guide tant pour le professeur que pour l'élève : chaque fiche inclut une dimension de questionnement.

Enfin pour nous, l’IA peut être perçue comme un levier d’émancipation : elle doit servir à libérer le temps  pour ce qui compte vraiment : la réflexion, la créativité et l’interaction humaine.

En résumé, on a essayé de montrer qu’on  ne forme pas des utilisateurs d’IA mais des citoyens éclairés.

Question à Ophélie : Pouvez-vous nous présenter une fiche qui illustre bien l’esprit du guide ?

Difficile de n'en choisir qu'une ! Mais s'il faut une fiche qui illustre l'esprit du guide, on citerait volontiers la fiche 28, "Concevoir des outils pour un escape game pédagogique".

Tous les enseignants qui se sont lancés dans un escape game le savent : c'est une activité formidable pour les élèves… et redoutablement chronophage à préparer. Un scénario cohérent, des énigmes qui s'emboîtent, des indices étagés, du matériel à fabriquer — on y passe des soirées entières. Beaucoup de collègues y renoncent, non par manque d'envie, mais par manque de temps.

C'est exactement là que le guide place l'IA : dans le rôle d'une assistante. L'enseignant garde tout ce qui fait le cœur du métier : le choix des notions et des compétences à travailler, la connaissance de ses élèves, et surtout sa créativité, car c'est elle qui suscite la curiosité des élèves. L'IA, elle, prend en charge la mécanique du projet : elle propose une trame, tisse les liens entre les énigmes, vérifie la cohérence de l'ensemble, suggère des ajustements et signale les points à retravailler. En somme, elle monte l'échafaudage mais l'enseignant reste l'architecte.

Ce qu’on aime dans cette fiche, c'est qu'elle inverse l'image qu'on se fait souvent de l'IA : le temps gagné ne sert pas à faire moins, il sert à oser davantage. Des projets qu'on gardait dans un tiroir depuis des années deviennent réalisables. Au bout du compte, c'est l'élève qui y gagne.

C'est cela, l'esprit du guide : jamais l'IA à la place de l'enseignant, toujours l'IA au service du projet pédagogique.

Question à Cécile : Comment ce guide s’inscrit-il dans votre vision de l’éducation ?

Ce guide est une réponse concrète à une question qui nous tient à cœur  : comment former des “humains de première classe” dans un monde algorithmique  ? Je suis convaincue que l’école doit être un lieu où l’on apprend à discerner, à douter – au sens noble de ce que suppose  Montaigne – et à agir. L’IA, si elle est bien utilisée, peut y contribuer. Parmi nos 45 fiches, il y en a une  intitulée “Détecter les biais des images générées par l’IA”. Les élèves génèrent une image à partir d’une description puis analysent les stéréotypes qu’elle contient. Cette activité les aide à comprendre que l’IA n’est pas neutre: elle reproduit souvent les biais de la société.

Notre objectif ? Qu’ils deviennent donc des utilisateurs responsables de l’IA, capables de l’utiliser pour interroger le monde, plutôt que de le subir. Et pour cela, il faut des enseignants qui appréhendent l’IA sans crainte et avec un regard leur permettant de comprendre que l’IA peut devenir un compagnon de cours par moments assez incroyable !

Pour nous,  c’est aussi une façon de réenchanter l’école : d'une part, pour les enseignants car nous sommes  à un moment compliqué : remise en question , dévalorisation du métier, bouleversement avec l'arrivée de l'IA dans nos classes , perte de motivation pour certains de nos collègues ; d'autre part, pour les élèves : en intégrant l’IA de manière réfléchie, on leur montre  que la technologie peut être un allié pour apprendre, créer et s’émanciper.

Question à Ophélie et Cécile  : si vous deviez résumer l’esprit de votre guide en une citation, cela serait laquelle ?

On aime beaucoup cette phrase d’Edgar Morin : “C’est la surprise, l’étonnement qui nous oblige à évoluer.” Alors pour rendre aussi hommage à ce grand humaniste disparu il y a quelques mois , cette phrase dit quelque chose d’essentiel sur notre époque, notre métier aussi. Face à l’IA, il ne s’agit pas de céder à l’effet de mode ni de craindre ou de rejeter le progrès mais d’accueillir ce qui nous déplace pour mieux penser notre métier. Notre guide part de cette conviction : l’innovation n’a de sens que si elle nourrit la réflexion, la liberté intellectuelle et la créativité.