LES ÉDITIONS DU 106


Le 106 travaille sur l’idée que les fragilités des territoires peuvent nous guider pour repenser une politique publique pour tous. Vous qui êtes maire de la ville la plus pauvre de France métropolitaine, et qui avez été élu « meilleur maire du Monde » en 2021, comment vivez-vous cette manière de voir les choses ?

Cette fragilité, je l’ai sous les yeux tous les jours. Elle me motive chaque jour mais elle me force aussi à inventer des solutions. Je suis né à la Grande Borne, mes parents s’y sont installés quand j’avais six mois. J’aurais pu partir mais j’ai choisi de rester, de travailler sur ce territoire, puis d’en devenir le maire. Et ce que je vois, c’est une ville qui déborde d’énergie, de jeunesse, de créativité, sous contrainte. La richesse de Grigny, elle est là.

Grigny, c’est 60 % de pauvreté et 44 % sous le seuil de pauvreté, c’est vrai. Mais c’est aussi une densité humaine extraordinaire, une capacité à inventer des réponses que les territoires plus confortables n’ont pas besoin de trouver. Et par ailleurs, je préfère qu’on me dise « meilleur maire pour le monde » plutôt que « meilleur maire du monde ». Je rejoins ici François Taddei quand il dit que le but de l’éducation, ce n’est pas de devenir le meilleur du monde mais le meilleur pour le monde. Ce sont deux philosophies différentes et je crois que notre société n’en peut plus de la première vision. Dans mon travail de maire, ce que l’on fait ici doit pouvoir servir au-delà d’ici.

Vous vous définissez comme un « artisan du commun ». Qu’est-ce que vous mettez derrière ce mot ?

J’aime beaucoup ce terme d’artisan. Je m’en sens très proche. L’artisan, c’est celui qui est à l’œuvre. Pas le visionnaire qui parle depuis une tribune, mais celui qui a les mains dans la matière, qui connaît les résistances, qui sait que rien ne se fait d’un coup. La commune, c’est l’espace politique le plus concret qui existe. Tocqueville le disait déjà : c’est là que se fait la première expérience du pouvoir. Et moi j’ajouterais : c’est là que se fait la première expérience du commun — du sport, de la culture, de l’école, de la fête. La commune est le premier financeur du sport et de la culture en France. Personne ne le voit vraiment. Et pourtant, c’est nous qui fabriquons le lien, qui organisons les fêtes, qui permettons que des gens qui ne se croiseraient jamais partagent quelque chose.

D’ailleurs, je suis très admiratif des communes rurales qui savent organiser des fêtes de village incroyables ! Et je sais tout ce que cela représente par derrière en termes d’investissement local des habitants pour que cela ait lieu. C’est la marque d’un vivre ensemble que l’on perd très vite en grande ville.

Et rappelons-nous : les artisans peuvent construire des cathédrales !

Revenons en janvier 2015. Amedy Coulibaly, l’auteur de la prise d’otage de l’Hypercacher, a grandi à la Grande Borne — votre quartier. Comment on vit ça, en tant que maire, en tant qu’homme du lieu ?

On se réveille avec la gueule de bois. C’est le mot juste. Un gamin du quartier, un gamin qui a grandi dans les mêmes rues que moi, a commis l’impensable. Et la question qui s’impose immédiatement, insupportable, c’est : comment notre ville, nos quartiers, ont-ils permis une telle dérive jusqu’à cette horreur ? Comment on a laissé ça se passer ?

Et là, deux réponses sont possibles. Deux philosophies, deux politiques. La première : mettre un policier derrière chaque habitant, une caméra à chaque coin de rue, pointer du doigt les étrangers, criminaliser la fragilité sociale. C’est une fenêtre d’Overton que ces événements ouvrent violemment — le choc est tel qu’il rend soudainement acceptables des réponses qui n’auraient pas passé la rampe sans lui. Et cette fenêtre-là mène toujours au même endroit : on enfonce toujours plus loin le coin entre les gens, on s’éloigne toujours davantage de notre humanité commune.

La deuxième réponse, c’est l’inverse. Investir dans l’éducation, dans le lien, dans l’émancipation. Ouvrir ce que vous appelez, au 106, une fenêtre d’Overton positive — celle qui existe, qui correspond à un vécu réel, au désir profond des gens de vivre ensemble, de s’en sortir, de construire quelque chose. Mais cette fenêtre-là, dans les moments de tumulte, elle est systématiquement traitée avec condescendance. On nous dit : vous êtes des doux rêveurs, vous n’êtes pas à la hauteur de la gravité du moment, ce n’est pas comme ça que ça marche. Comme si investir dans un enfant était moins sérieux qu’acheter une caméra de surveillance !

Nous, on a choisi la deuxième fenêtre. Et c’est de là que sont nées les cités éducatives.

Justement, les cités éducatives sont nées à Grigny. Racontez-nous comment ça s’est passé.

Le constat de départ était accablant. 50 % des élèves sortaient du système scolaire sans diplôme. Seulement 10 % obtenaient le bac en filière générale. Les inégalités scolaires et urbaines se nourrissaient mutuellement — l’une alimentait l’autre dans un cercle qu’on disait sans issue. Mais nous n’avons pas accepté la fatalité.

L’idée des cités éducatives a émergé avec l’aide d’un haut fonctionnaire remarquable qui est venu passer deux années chez nous au milieu de la Grande Borne : Vincent Léna. L’idée, c’est de mettre l’enfant et le parent au cœur de la politique publique, de redonner confiance à un système d’acteurs épuisé, de construire des parcours de vie plutôt que d’empiler des dispositifs. L’éducation, c’est la mère des batailles. Et on ne peut pas la gagner en silo — il faut que tout le territoire se mobilise, de la naissance à l’insertion professionnelle. Le modèle a ensuite été déployé dans 80 quartiers prioritaires à travers la France et aujourd’hui 261. Grigny a servi de laboratoire. L’argent, lui, n’a pas toujours suivi à la même vitesse — mais le modèle, si.

La pauvreté reste pourtant omniprésente. Comment gouverne-t-on dans ce contexte ?

Si l’éducation est la mère des batailles, la pauvreté, c’est le père des combats. Elle touche les enfants en premier, et c’est inacceptable dans un pays comme le nôtre. Elle touche les femmes. Et elle menace en silence une troisième génération qu’on n’évoque presque jamais : les vieux, ces bombes à retardement. Pour la première fois, des gosses de Grigny m’ont demandé de l’argent dans la rue. C’est quoi ce pays qui laisse des enfants vivre sous le seuil de pauvreté ? On nous parle d’égalité des chances : moi je veux une égalité des droits. Ce n’est pas la même chose.