Rencontre du 22 mai 2026, dans le cadre des travaux préparatoires du colloque « Penser le monde qui vient » (Le 106, 11 juin 2026)
Il y a deux populations qui cohabitent sans vraiment se rencontrer. Une partie des habitants est encore engagée, via le sport, les associations, la vie collective. Et puis une autre partie est plutôt repliée dans sa maison, derrière son portail, allant parfois jusqu’à une vision consumériste des investissements publics : « Je prends la voiture, pourquoi payer pour le bus ? Je n’ai pas d’enfants, pourquoi payer pour la réfection de l’école ? » Tout devient une logique de service : je paye, je reçois, je m’en vais. Mais dans ce cas, l’idée même d’un destin commun s’évapore.
Ce n’est pas un phénomène local. C’est ce que Cynthia Fleury appelle la brutalisation, avec une société moderne qui valorise dans ses discours la dignité humaine, mais qui maltraite de plus en plus les individus au travers de ses institutions. Et cela entrainerait une explosion d’individualisme antisocial. Une désaffiliation profonde que l’on attribue au Covid, mais dont les racines sont bien plus anciennes. Pour moi, le tournant, c’est la fin des années 80, début des années 90, où quelque chose s’est cassé dans le lien entre les individus et le monde commun.
Oui, ce chiffre m’a surpris. Nous avons ouvert un nouveau centre municipal de santé, et il a été pris d’assaut ! C’est le signe d’un déficit de santé massif, même lorsque l’on bénéfice d’un tissu médical correct. Notre avons adopté une approche « One Health » large, qui inclut l’art, la nature, et même la citoyenneté. Parce que je suis convaincu que l’on ne peut pas soigner les gens sans soigner leur environnement, leur alimentation, leur sentiment d’appartenir à quelque chose.
Ce que nous cherchons à construire, avec Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio, c’est ce qu’on appelle un « climat de soin ». C’est-à-dire, non pas un projet clé en main, mais un environnement dans lequel les conditions du mieux-vivre sont réunies. « Une ville-soin » ! Ce n’est pas une utopie. Je dirais que c’est une nécessité. Et nous recrutons à la rentrée un doctorant en thèse CIFRE pour venir accélérer l’analyse et la mise en oeuvre.
Elle est au cœur de la ville, et donc au coeur de notre quotidien. Paul Klotz nous dit quelque chose d’essentiel : parler d’écologie sans se connecter à la nature, ça n’a pas de sens. Nourrir les imaginaires sociaux, ça passe forcément par là aussi, sinon ce n’est pas incarné. La forêt à Saint-Médard-Jalles, ce n’est pas juste un décor. Elle est partout, entre deux quartiers de la ville. C’est une ressource politique, au sens plein du terme : une « politique du sensible » pour reprendre le thème de prédilection du 106. Elle héberge la biodiversité, mais aussi des points de captation d’eau pour la métropole bordelaise. Elle est un lieu de passage mais aussi de promenade. Elle a un dimension éducative également. La forêt participe à ce projet de « ville-soin » dont je parlais juste avant.
Sur le dernier mandat, nous avons perdu au total 30 millions d’euros de capacité financière. Dans ce contexte, on est plus frileux pour se lancer dans de nouveaux investissements et accompagner des projets structurants. Et dans toutes les municipalités c’est la même chose. Tout le monde arrive dans le rouge ! Et quand vous êtes dans le rouge, vous ne prenez pas de risques : vous gérez…
Par exemple, nous avons estimé à 120 millions d’euros le besoin de rénovation bâtimentaire sur la ville. Nous n’avons pas d’outil de financement local qui pourrait nous aider à cette hauteur. Nous avons investi 14 millions et cela génère une économie de 400 000 euros par an, par rapport à la situation ante. Mais comme le coût de l’énergie a augmenté entre temps, ce ne se voit pas dans nos finances ! Et on vient me demander : mais où sont passés ces 400 000 euros ? Vous voyez que pour monter un modèle économique global en terme de rénovation et d’aménagement urbain en France, il faudrait considérer les coûts évités (énergétiques mais aussi sociaux) et donc les économies futures indirectes, et pas uniquement les économies directes comme on le fait. Dans notre système très « Bercy » on passe notre temps à calcul le coût de l’action et jamais celui de l’inaction.
Oui. Quand j’en parle avec quelques personnes que je connais au plus haut niveau de l’Etat et de nos institutions, on me répond qu’on ne peut rien faire. Je ressens une forme d’impuissance qui n’est pas feinte : si on touche à tel pouvoir numérique ou médiatique, les Américains ne sont pas contents ; si on parle de taxe Zucman, tel milliardaire menace de quitter la France, et ça crée une crise. Chaque levier déclenche un verrou. Et ce n’est pas de la lâcheté, je dirais plutôt que c’est un système d’auto-contrôle. La machine tourne toute seule, sans priorités, en mode réaction aux aléas, sans anticipation ni vision.
Et au-delà de l’incapacité à agir générée par l’économie mondialisée, un autre facteur est venu concomitamment renforcer cette incapacité : le juridique, la judiciarisation de tout, partout ! Ainsi, le parapluie juridique a remplacé la décision politique. Et pour les élus locaux, c’est encore plus brutal : la moindre dérogation, et c’est potentiellement le tribunal et la condamnation. Mais c’est vrai pour les préfets aussi. On ne peut plus prendre aucun risque. Avant les années 80, les expérimentations locales étaient tolérées, et même encouragées. Aujourd’hui, on se retrouve vite en pénal.
En bref, au fil des années, nous avons construit une prison, et on est dedans. C’est peut-être une prison qui nous nourrit et qui nous protège de nous-mêmes (et encore ?), mais c’est une prison quand même.