LES ÉDITIONS DU 106


Nous savons à peu près ce qu’il faudrait arrêter de faire : émettre moins de carbone, prélever moins de ressources, artificialiser moins, gaspiller moins, polluer moins. Nous savons même de mieux en mieux mesurer tout cela.

Mais savons-nous ce que nous voulons construire à la place ?

C’est peut-être là que se situe aujourd’hui notre angle mort.

Depuis la révolution industrielle, nous avons bâti une formidable machine au service d’une certaine idée du progrès : produire davantage, gagner en productivité, optimiser, inventer, consommer. Elle a considérablement amélioré nos conditions de vie. Elle a tellement bien fonctionné que l’activité humaine a modifié les grands équilibres de la planète.

Nous avons donné un nom à cette époque : l’Anthropocène.

Nous en connaissons désormais les limites. Elles ne sont même plus des signaux faibles. Elles sont devant nous. Les penseurs de la décroissance ont joué ici un rôle salutaire : ils nous ont obligés à regarder en face l’impasse d’une croissance infinie dans un monde fini et à questionner notre définition du progrès. Réduire est nécessaire. Rediriger certaines de nos activités aussi. Mais pour aller vers quoi ?

Car réduire les dégâts du modèle actuel ne suffit pas à inventer le suivant.

La fin de l’Anthropocène est une chose. Inventer l’époque suivante en est une autre.

Et c’est peut-être désormais la question la plus stimulante  : quel monde voulons-nous faire émerger ?

Le philosophe australien Glenn Albrecht a proposé un mot : le Symbiocène.

Et si ce mot nous donnait une première lueur du monde que nous pourrions faire advenir ?

Nous ne sommes pas au centre. Nous sommes dedans.

L’Anthropocène – anthropos : l’Homme – met l’Homme au centre.

Au centre de la nature, au centre de la création de valeur, au centre d’un système organisé pour satisfaire ses besoins. Nous avons produit, innové, optimisé, gagné en performance, accumulé avec une efficacité extraordinaire. Mais en mettant l’Homme au centre, nous avons fini par oublier une évidence : nous ne sommes pas au centre du système. Nous sommes dans le système.

Nous ne sommes pas au centre. Nous sommes dedans.

C’est peut-être là que commence le cheminement auquel nous invite ce nouveau terme de Symbiocène. Il ne s’agit pas de demander à l’Homme de disparaître ou de renoncer à sa formidable puissance créatrice mais de lui demander de changer la manière dont il l’exerce.

Non plus l’Homme au centre du monde mais l’Homme en relation avec le monde.